Antony,
dont la voix est souvent comparée à juste titre à celle de Nina Simone jeune,
vient d'enregistrer en compagnie de Björk, et prépare un troisième album.
Dorénavant, il y a autour de lui des enjeux commerciaux, et son public déborde
largement le cercle des cabarets new-yorkais. Turning, le
spectacle qu'il présente en Europe grâce à une coproduction du festival italien
RomaEuropa et du Barbican Centre de Londres, est un credo : sa famille
d'élection est bien celle des transsexuels, communauté à hauts risques, jugée
dangereuse parce que transgressant les règles du vivant, c'est-à-dire le pôle
mâle-femelle. Loin de la prétention à l'androgynie, admise par les sciences
naturelles, ce que révèle Turning, avec un remarquable respect,
c'est le travail perfectionniste déployé sur leurs corps et leurs personnalités
par ces artistes de la transformation.
Ainsi
le spectacle, qui est programmé à Paris, à l'Olympia, le 7 novembre, met en
scène treize transsexuelles choisies par le chanteur et le vidéaste Charles
Atlas (complice de longue date de chorégraphes de l'avant-garde américaine, tel
Merce Cunningham), pour leur aura, leur dimension mythique dans les milieux de
la nuit new-yorkaise, et en vertu de l'amitié qui les lie. "Des muses,
des trésors", dit Antony, un garçon exceptionnellement grand en
taille, d'une corpulence en rapport, doté d'un visage absolument enfantin, et
qui joue les pères de famille protecteurs avec cette troupe improbable qu'il a
embarquée en tournée.
Le
matin, il faut prendre des bus, aller dans des aéroports en traînant des
valises, affronter des lumières crues et les regards publics, pas toujours
amènes. Le soir, en scène, c'est le triomphe de la beauté luisante et des corps
sculptés. Julia Yasuda, Johanna Constantine, Honey, Connie Girl, Joy Icono,
Joey Gabriel... - robe blanche immaculée, parure verte échancrée jusqu'aux
reins, silhouette de mannequin, jean, et seins dénudés - sont alors filmées en
direct par le vidéaste.
Femmes
mûres, parfois âgées, beautés black, pythies ensanglantées et reines de la
nuit, elles sont à droite, deux caméras sous le nez, prises dans un mouvement
tournant. A gauche, Antony & The Johnsons les éclairent de leurs curieuses
chansons, fragiles, dont le sens exact n'a pas toujours été perçu. Ainsi,
For Today I'm a Boy ("One day, I'll grow up to be a beautifull
woman... But today I'm a child. For today I'm a Boy"). Explicite par sa mise en scène, Turning
est une sorte d'"outing".
"Ce
groupe singulier dégage une puissance incroyable, intense. C'est une réflexion
sur l'identité, et sur notre communauté, dit le chanteur. Il a fallu sortir cette pièce de New
York et la porter vers l'extérieur. Ma propre relation au monde en est changée,
plus dangereusement."
A
Rome, le 1er novembre, au Parque della Musica, une cité de la
musique construite
par l'architecte Renzo Piano, Antony apparaît habillé de noir,
presque gothique, inquiet. Turning a d'abord été montré "dans un
environnement sûr", au Whitney Museum, explique le lendemain Antony -
chemise estampillée Marmot, cheveux courts et innocents : "Notre public
était notre communauté, ici, c'est différent, nous traversons le cercle des
initiés." Car la transsexualité n'est pas sans risque social, elle
peut être l'objet de violences extrêmes. Dans le programme, Antony et Charles
Atlas ont inclus un entretien avec Marsha Johnson (1945-1992), alors
vice-présidente de la
Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR).
Elle
y décrit les arrestations de travestis de la 42e Rue après la
publication en 1971
d'un article dans le Village Voice, pour l'égalité
des droits. Comment étaient traités les travestis par les autres prisonniers ? "Comme
des reines, ils leur faisaient passer des cigarettes et des bonbons... Parfois,
ils leur disaient des douceurs. Mais pas toujours !" Ce sont ces zones
de flou et d'inversion subite qu'explorent les images de Charles Atlas et le
chant d'Antony, en une soirée unique.
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