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Peggy Guex
Transsexuelle
Chassée du Paradis
Rescapée de L’enfer

Coécrit avec l’étroite collaboration
D’Yvonne Bercher
et la participation
D’Elisabeth Lardeaux
***

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses. » 

 

Epictète, Manuel.

 

 

Faire la connaissance de Peggy au travers des mots, découvrir son parcours très singulier  par la lecture, chapitre après chapitre, de son époustouflante biographie, c’est embarquer pour un voyage riche en aventures, rebondissements, drames et cocasseries. De la Suisse au Liban, en passant par le Maroc, la France, l’Italie et tant d’autres contrées, on y croise une galerie de personnages hors du commun : séduisantes courtisanes, artistes excentriques, escrocs enjôleurs, amants magnifiques, amis véritables et inflexibles représentants de l’institution. Rien ni personne de banal dans cette histoire… 

 

Au fil des épisodes joyeux et des moments difficiles, on s’attache à cette femme parfaitement sincère, tendre et forte, intègre et digne au point d’assumer tous ses actes, même les moins bien compris, avec un panache qui force le respect.

 

Son témoignage bouleversant et capital éclairera beaucoup de lecteurs sur la différence et la quête identitaire.

 

Puisse-t-il combattre les préjugés stupides, les jugements hâtifs, les vues étriquées, la sottise, l’ignorance qui engendre l’intolérance, le mépris qui génère exclusions et souffrances.

 

Puisse-t-il aussi donner force et espoir à celles et ceux qui se battent pour devenir, malgré tous et tout, ce qu’indéniablement ils sont.

 

Je veux dire ici à Madame Guex toute mon estime : peu d’entre nous sont capables d’aller comme elle l’a fait au bout de leur désir, de leur rêve, surtout lorsque ceux-ci paraissent aux yeux des autres extravagants et totalement inaccessibles. Il faut pour cela une volonté sans faille et une qualité rarissime : le courage d’être soi, seulement mais totalement soi.

 

Peggy croit résolument au destin ; qu’il soit donc remercié de m’avoir fait croiser le chemin de cette véritable artiste qui m’aura spontanément offert, en me confiant la relecture de son manuscrit, le plus beau des cadeaux : sa confiance

Je suis ravie que ce livre existe, et salue votre persévérance, chère Peggy.

 

Nos anges, sans doute, se ressemblent : ils sont de la même famille !

 

Sachez que je suis très fière de vous.

 

Elisabeth LARDEAUX (Liz)

Elisabeth LARDEAUX (Liz)

 

 

Préface


Face à face, nous bavardons. Dans une cuisine en ordre, aux tons clairs, un léger courant d’air entraîne, par la fenêtre ouverte sur la gare, la fumée ambiante. Autour de nous, trois animaux de compagnie manifestent un parfait bonheur de vivre. Mes yeux se promènent. Ce monde de tous les possibles, parce qu’il a intégré les facettes les plus variées de l’humanité, me fascine.

 

Sur la fenêtre, deux petits nains de jardin, un brin délavés, montent la garde. Aux murs, des toiles éclatantes, puissantes, œuvres de la maîtresse des lieux, accrochent le regard. Il émane de mon interlocutrice la tranquillité de ceux qui n’ont plus rien à prouver. De sa splendeur, relique d’un parcours flamboyant, Peggy n’a gardé que le plus précieux : un libre arbitre féroce et souverain, qui s’impose naturellement, comme une évidence, et une capacité infaillible à sentir, deviner, comprendre l’autre. Un petit côté XVIe arrondissement, pointilleux sur la bienséance comme sur l’esthétique, la démarque du commun des mortels. Parce qu’elle n’a que trop connu de vagues, Peggy connaît la valeur de sa tranquillité. Elle l’apprécie et la défend.

 

Evaporés les demeures fastueuses, les voyages en limousine d’un palace à l’autre, les bijoux offerts par des amoureux transis, les spectacles à paillettes, les passions dévastatrices d’où l’on émerge, exsangue. De sa trajectoire, qui a transcendé la contrainte suprême, celle qui résulte de l’identité de la personne, Peggy tire une sérénité qui fait d’elle une libérée vivante.

 

On entend retentir les sirènes des pompiers, des ambulances, de la police... Les Grottes sont un quartier chahuté, en permanente effervescence, un véritable chaudron d’activités underground. Peggy se passerait bien de ces tressaillements diurnes et nocturnes, de ces rues souillées, scènes d’un trafic un peu trop voyant.

 

La première fois qu’elle m’a suggéré d’écrire avec elle le récit de sa vie, j’ai laissé passer le train : un autre travail focalisait mes énergies.  Mais l’été 2009, quelques années avaient passé et le projet de sa biographie restait intact. Cette fois, j’embarquai. C’était pour moi une gageure de m’engager à la coécriture d’une existence à ce point tissée par le drame, une vie dans laquelle les rares moments heureux n’existent que pour annoncer le prochain bouleversement.

 

Plusieurs clins d’œil du destin m’incitèrent pourtant à donner une suite favorable à cette invitation. En lisant le jugement qui avait consacré le changement d’identité de Peggy, je réalisai que le président du tribunal qui l’avait rendu n’était autre que le successeur de mon père. Quinze ans après avoir prononcé cette sentence, ce magistrat - toujours lui - m’avait, avec méthode et férocité, mise sur le gril lors de ma soutenance de thèse.

 

Autre point de convergence : Louis Soutter, qui avait séjourné chez mon aïeule de Perroy. Peggy l’avait découvert dans sa vie antérieure d’adolescent. Un dessin de cet artiste tourmenté trônait au-dessus du lit du peintre qui avait déroulé devant elle l’infini de la littérature et de la peinture, comprenant sa sensibilité, l’accueillant dans son giron, alors qu’elle n’était qu’un très jeune homme.

 

Dans le canton de Vaud où nous avons toutes deux passé notre prime jeunesse, nous avons expérimenté les mêmes pesanteurs sociétales, qui nous conduisirent l’une et l’autre, après quelques coups d’éclat, à Genève. Sur le plan des tracas endurés par leur auteur, les quelques vaguelettes produites par ma présence aux côtés d’un détenu en fuite, alors que j’œuvrais comme assistante à l’université, en 1988, n’ont certes rien de commun avec le scandale induit par les multiples arrestations de Peggy, à l’époque un tout jeune Roland, pour racolage et homosexualité avérée. Humiliations, tabassages, paroles blessantes, relégation à l’asile psychiatrique : je n’ai rien connu de pareil. Et surtout, du temps avait passé, assouplissant les mentalités.

 

Et puis, toutes deux, nous avons été mutilées par la disparition prématurée d’un père adoré, relation idéale, rassurante et tendre, tranchée net.

 

L’une et l’autre, nous avons poursuivi dans la voie qui était la nôtre, avec ardeur et suite dans les idées, au prix de quelques cabosses à notre ego et de bleus à l’âme, en fonction de nos convictions et de notre tempérament. Aucun héroïsme ne nous habitait, mais une nécessité existentielle, paramètre sur lequel nous n’avons aucune prise, et qui détermina notre comportement dans les détails. En fonction de ce que nous étions, agir autrement n’aurait tout simplement pas été possible.

 

Lorsque nous avons débuté notre travail en commun, très rapidement et en toute liberté, nous avons abordé des aspects de la vie que l’on ne peut évoquer qu’entre êtres qui sont sur la même longueur d’ondes. Individualistes incurables et fières de l’être, dotées d’une sensibilité et d’une intégrité identiques au-delà de nos parcours respectifs, de nos divergences politiques, finalement plus sujettes à la plaisanterie qu’à la bagarre, nous pouvions incontestablement nous comprendre.

 

Douze années nous séparent. Peggy naquit en 1947 et moi en 1959. Au moment où je voyais le jour, elle avait déjà connu ses premières expériences sexuelles. Même si son milieu ne l’y prédisposait pas, avec un instinct troublant, elle sut trouver le chemin de la danse, de la peinture, de la sculpture, de la littérature, du spectacle. Avec passablement de culot, en prenant des risques, c’est en dehors de sa famille qu’elle osa aller chercher les ingrédients dont elle avait besoin. Son génie foisonnant, malgré des difficultés qui se présentèrent sous les formes les plus diverses, trouva sa route, lui permettant de produire du sens, d’échapper à l’absurde.

 

C’est dans cette perspective que s’inscrit le recul qu’elle prend aujourd’hui pour décrire les épisodes dont vous allez prendre connaissance. Les exposer au débat représente la manière la plus intègre de les analyser.

 

Je disposais d’un projet d’autobiographie rédigé par elle, couvrant la période qui la menait pratiquement à l’âge adulte. Ce document plein de vie, que j’ai hésité à reprendre in extenso, j’en citerai de nombreux extraits. A ces deux sources s’ajoutent le jugement de changement de sexe, des photos, trois interviews ainsi que des rapports psychiatriques, modèles de stigmatisation, d’homophobie, mais aussi de désarroi institutionnel. Ces documents révèlent avant tout les réticences de Peggy à se confier à des interlocuteurs imposés et dépourvus de psychologie.

 

Mais retracer la vie de cet être de feu, c’est aussi évoquer la violence du rejet de tout ce qui défie le fragile schéma hétérosexuel lambda : la « transphobie » et l’homophobie féroces qui sévissaient à l’époque de la guerre froide, et qui ont encore de beaux jours devant elles. N’oublions pas que c’est tardivement, dans les années 1970, que le mouvement de libération gay vit le jour et le chemin vers la pleine reconnaissance de cette orientation sexuelle est loin d’être achevé. Actuellement, sept pays musulmans répriment encore l’homosexualité par la peine de mort. Quelque soixante Etats se contentent pour leur part de sanctionner ce comportement, jugé « contre-nature », par des châtiments corporels et des travaux forcés. A l’homophobie d’Etat s’ajoute celle des individus : quolibets, passages à tabac, voies de fait dont sont régulièrement encore victimes les homosexuels, même en milieu urbain.

 

Ce jeune Vaudois né juste après la guerre, sous la chape du qu’en dira-t-on d’un conformisme rural, solide comme un galet de jade, se mua, par la seule force de sa volonté, en star de cabaret. Révoltes, coups d’éclat, travestissements et racolages, autant d’appels perçus comme des provocations, d’excentricités menant droit à l’asile comme à la prison.

 

Sans laisser de place au doute, cet être incandescent est allé au-devant de son destin, dans un parcours initiatique à la limite de ce que la condition humaine peut infliger à un individu. Peggy évoque aujourd’hui le souvenir de ses souffrances, de ses outrances, de ses affrontements, dans la sérénité et la paix.

 

Rescapée de l’enfer, chassée du paradis, Peggy - Diane de son nom d’artiste - dans la plénitude de son humanité, témoigne aujourd’hui d’une empathie extraordinaire, qui fait d’elle une personne unique.

 

Yvonne Bercher


Site web : http://www.yvonnebercher.org/

Yvonne Bercher et moi photo 22 janvier 2010

Peggy Guex : Alias "Diana Santiago"

 

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