Même la justice s’incline
Atmosphère
Face à face, nous bavardons. Dans une
cuisine en ordre, aux tons clairs, un léger courant d’air entraîne, par la
fenêtre ouverte sur la gare, la fumée ambiante. Autour de nous, trois animaux
de compagnie manifestent un parfait bonheur de vivre. Dans cet antre d’un
éclectisme échevelé, mes yeux se promènent. Sur l’écran de l’ordinateur,
vestale consacrée de l’endroit, un Michael Jackson pâlot et tout tendre. Celui
qui pénètre dans le monde magique du site de Diane est accueilli par un
edelweiss. L’étoile d’argent, label bien suisse, évoquant la fraîcheur des
alpages, annonce des photographies de chorégraphies dénudées. Langoureusement,
des reptiles se déroulent autour des courbes parfaites de Diane. Sur la
fenêtre, deux petits nains de jardin, un brin délavés, montent la garde. Aux
murs, des toiles éclatantes, puissantes, œuvres de la maîtresse des lieux,
accrochent le regard. Ce monde de tous les possibles, parce qu’il a intégré les
facettes les plus variées de l’humanité, me fascine. Lorsque je prends congé de
celle qui l’anime, alors que je suis d’un naturel expéditif, toujours en route
vers ma prochaine occupation, il me faut facilement deux heures pour arriver à
partir.
Dehors, la sirène des pompiers retentit. Les
Grottes sont un quartier chahuté, un microcosme en permanente effervescence, un
chaudron d’activités underground. Diane se passerait bien de ces
tressaillements diurnes et nocturnes, de ces rues souillées, scènes d’un trafic
un peu trop voyant. Il émane de mon interlocutrice la
tranquillité de ceux qui n’ont plus rien à prouver. De sa splendeur, acquise au
cours d’un parcours flamboyant, Diane n’a gardé que le plus précieux : un
libre arbitre féroce et souverain, qui s’impose naturellement, comme une
évidence et une capacité infaillible de comprendre l’autre. Un petit côté XVIe
arrondissement, pointilleux sur la bienséance, comme sur l’esthétique, la
démarque du commun des mortels. Parce qu’elle n’a que trop connu de vagues,
Diane connaît la valeur de sa tranquillité. Elle l’apprécie et la défend.
Evaporées, les demeures fastueuses, les
voyages en limousines, d’un palace à l’autre, les bijoux offerts par des
amoureux transis, les spectacles à paillettes, les passions dévastatrices, d’où
l’on émerge, exsangue. De sa trajectoire, qui a transcendé la contrainte
suprême, celle qui résulte de l’identité de la personne, Diane tire une
sérénité qui fait d’elle une libérée vivante.
Jalons
Ce jeune Vaudois né juste après la guerre, sous la
chape du qu’en dira-t-on d’un conformisme rural, solide comme le roc, se mua, à
la force du poignet, en star de cabaret. Révoltes, coups d’éclat, travestissements
et racolages, autant d’appels, perçus comme des provocations, des excentricités,
menant droit à l’asile comme à la prison. Roland, seul garçon d’une fratrie,
força tout d’abord ses proches, puis le monde entier, à accepter qu’il était
une fille. Cela crevait les yeux mais personne ne voulait
le voir. Seul contre tous, allant jusqu’au bout se sa démarche, il brisa les
chaînes d’une identité perçue comme une prison de haute sécurité, qui lui
collait à la peau, hermétique, inexpugnable, où qu’il aille. Il décida de se
faire opérer. De toute son âme, il appela comme une libération la castration,
cette mutilation suprême, symbole de la terreur, pour tout mâle normalement
constitué. En conséquence, il s’organisa. Une prise de contact au Maroc, où il
s’était rendu accompagné de sa mère, tourna court. En 1973, à Amsterdam, un chirurgien
pionnier procéda à une ablation de tous les organes masculins et à une plastique
féminine. Il réconciliait enfin la réalité physique et la structure psychique
profonde, les tendances intrinsèques d’un être éclaté, qui avait risqué le tout
pour le tout, après très mûre réflexion.
Forcer la porte de la loi
Restait à faire correspondre l’état civil,
le droit, à cette réalité enfin pleinement éclose. Dans une contrée où l’on ne
badine pas avec l’ordre public, la condition des personnes représente un des
fondements inexpugnables de l’ordre juridique. Comme dit joliment le jugement
de Diane : « Le sexe d’une personne est une caractéristique que
l’être humain acquiert à sa naissance et qui ne se modifie en principe
pas. » Cette prémisse prudente implique, en bonne logique : « Que la
procédure à suivre n’est pas expressément prévue par la loi. » Ainsi,
comme le médecin, le juge allait accomplir une œuvre novatrice, pour une cause peu
commune, mais relevant néanmoins de la juridiction gracieuse ! Comme juriste élevée dans ce même canton, que
j’ai quitté moi aussi parce que je n’y trouvais pas ma place, j’ai souhaité
connaître le détail de cette extraordinaire estocade, manifestation légale d’un
courage qui démontre qu’une conviction inébranlable peut venir à bout de tout. Dans l’adversité où elle se débattait,
Diane avait trouvé un allié inespéré : le maire de Nyon. Ce gros bonhomme
bourru, pourtant peu apprécié par ses pairs, l’adorait. Elle alla donc le
trouver et lui dit
- Regardez-moi !
Devant cette créature belle comme un cœur
et flamboyante, sous une chevelure rousse ondoyante, il ne se fit pas prier.
- Trouvez-vous que j’ai l’air
d’un garçon ?
L’histoire ne dit pas ce qu’il répondit
mais, au pays du compromis, on trouva un arrangement. Sur le passeport serait
désormais indiqué : « Roland Guex, dit Peggy, artiste de
cabaret ». Ainsi, Diane pourrait passer la frontière – à l’époque, elle
voyageait beaucoup – sans provoquer le trouble, ni des tracas sans fin. En
effet, c’était l’inadéquation entre son identité physique et son état civil qui
avait de quoi perturber l’ordre public. La demande de Diane visait donc
simplement à une harmonisation. A la fois consécration d’une sédition totale et
désir de cohérence, de finalement entrer dans les catégories existantes, c’est
là le caractère foncièrement ambigu et prodigieux de cet épisode.
Juste après l’intervention chirurgicale, le
droit fut mis en chantier. Ce dernier, fait pour formaliser la réalité,
s’élabore d’habitude avec majesté et lenteur. Là, irrévérencieusement, on le
bousculait. Prenant congé de la pesanteur des Vaudois, Diane
avait établi ses quartiers à Champel, dans un appartement luxueux. A l’époque,
elle menait grand train. Elle choisit pour la représenter un avocat homosexuel,
aujourd’hui disparu, qui animait une des grandes études de Genève. Sensible et
complice, il représentait le porte-parole idéal. Du fait du caractère cantonal
de la procédure et des autorisations de plaider, cet initié ne put œuvrer
devant le tribunal de Nyon. Un confrère vaudois officia donc en lieu et place. Les conseillers de Diane lui enjoignirent
une absolue discrétion avec la presse. Peine perdue, car la machine était en
marche : affichettes aguicheuses : « Un Vaudois change de
sexe », articles croustillants du fameux Blick, et autres publications,
qui, peu regardantes sur la déontologie, n’hésitaient pas à illustrer leurs
articles avec les photos de starlettes, pêchées ici ou là. La seule interview
que Diane avait concédée, c’était sous la plume de Jean-Louis Bernier, au Journal de Genève, le quotidien de
l’establishment local, lu par les banquiers protestants de la Rue des Granges. Devant
ce battage médiatique qui leur inspirait tant de terreur, les défenseurs
tempêtaient, persuadés que Diane l’alimentait en coulisses. De son côté, officiant
à l’occasion comme courtisane, sans évoquer son identité trafiquée, elle était au
contraire terrifiée par cette publicité. Une peur omniprésente la laminait, ne
la quittait plus. Elle se sentait transpercée par les regards, même fugitifs,
des gens, découverte, épiée, critiquée, offerte en pâture. A tous les coins de
rue, elle imaginait un bourreau qui l’attendait, pour déshabiller son âme et la
broyer. Plus de recul, plus d’espace propre. Au moment de réaliser le projet de
sa vie, Diane aurait voulu se terrer dans son coin, aveuglée par les lumières des
projecteurs et paralysée par l’avidité malsaine des curieux. Cette réclame tapageuse allait précipiter
le péquin local sur la place du Château, pour venir voir passer, comme une bête
de foire, « la créature ». Tous ceux qui étaient en bisbille avec
leur propre identité pouvaient enfin donner libre cours à leurs fantasmes les
plus fous, les alimentant d’une image bien réelle, une belle représentation,
qu’ils pourraient ensuite triturer dans leur coin, ruminer, s’approprier, la
mettant en scène à leur profit. Diane demandait une rectification d’état
civil : Une telle procédure entraînait une annonce dans la Feuille des
Avis officiels de la date de l’audience, avec une possibilité de s’opposer, ce
qu’heureusement, personne ne songea à faire.
Le jour J
La justice se rendait dans une salle du
Château de Nyon. Le 6 octobre 1975, il faisait un temps agréable, léger, paisible
et doux. Vêtue d’un tailleur classique, perchée sur des hauts
talons, portant des lunettes légèrement fumées, un semainier en or dont le cliquetis
accompagnait sa démarche, ainsi qu’un ou deux autres bijoux de bon goût, les
ongles peints, sa longue chevelure rousse déployée, Diane avait choisi de se
rendre à pied à cette audience fatidique. Sur la place, la foule attendait. Prenant
peur, la vedette du jour n’osa pas
affronter cette masse anonyme et recula. Elle appela le tribunal pour
l’informer de son léger retard et demanda à sa sœur de l’amener en voiture. Entre
temps, les autorités, conscientes du trouble possible, incompatible avec la
dignité de la justice, avaient fait poser des barrières. Tout justiciable ne doit-il
pas pouvoir accéder à la juridiction dont il dépend, le plus paisiblement
possible ? Pratiquement en apnée, paralysée par
l’émotion, Diane fut introduite dans une salle d’attente, une durée qui lui parut
infinie. Alors qu’elle aurait eu besoin d’être seule pour affronter cet acte
décisif de sa vie, elle sentait les regards peser sur elle, la scruter dans les
moindres détails. Un journaliste de l’époque releva « qu’elle feuilletait
nerveusement des revues. » Trente-quatre ans plus tard, elle se
souvient : « J’allais vivre quelque chose que j’avais tellement
attendu et dont j’avais tellement peur. Mes proches n’y croyaient pas ; on
me disait que c’était impossible. » Le fond de conviction, de certitude du bien
fondé de sa demande lui donna la force de franchir la porte du tribunal.
« Il s’agissait d’un huis clos mais de nombreuses personnes étaient
assises sur les bancs. Je n’ai jamais su qui étaient ces gens. J’étais comme
dans un nuage. L’atmosphère était très impressionnante. On entendait craquer
les boiseries de la salle d’audience. »Avec un calme apparent olympien, Diane
répondit à diverses questions du président. Paradoxalement, elle ne se souvient
pas de l’apparence de cet interlocuteur pourtant si important. Là encore, la
chance lui avait fait une fleur ; elle faisait face à un aristocrate de la
Côte, subtil, s’exprimant avec douceur, sérénité et mesure, rompu à une
courtoisie qui met à l’aise. La stature dégagée de ce dernier, son maintien très
droit sans être rigide, sa chevelure et la barbe noire qui sertissait son
visage, ont glissé dans l’oubli. L’avocat de Diane a peu parlé. Aujourd’hui,
les détails de l’audience se sont estompés mais un instant décisif l’a marquée.
« Un monsieur s’est levé et a demandé au président. « Pensez-vous que
la personne qui est devant vous pourrait porter atteinte à l’ordre
public ? » A quoi le président répondit par un NON fracassant. » L’audience fut levée afin de permettre au
tribunal de statuer. Le jugement serait communiqué aux parties. L’huissier
raccompagna Diane à la porte ; elle se sentait fébrile, dans un état
second, une extrême tension. Quelques temps après, son avocat lui
communiqua l’issue favorable rencontrée par sa requête. Dans son jugement, le
président relevait qu’ « une personne non avertie est parfaitement
incapable de réaliser que le requérant, qui se présente comme une jeune femme
élégante et réservée, peut avoir été autre chose qu’un individu de sexe
féminin. » Avant lui, un psychiatre avait inscrit dans
un rapport : « …les tendances féminines de celui-ci ont toujours paru
aux observateurs si manifestes, si indéracinables et, faisant à ce point partie
d’une structure rigide et bien organisée qu’aucun traitement psychothérapeutique
tendant à ramener celui-ci à une polarisation hétérosexuelle n’a même été
envisagé. » Cette audience historique tint lieu
d’oraison funèbre de Roland, éphèbe ardent, rebelle et tourmenté, enterré sans
sépulture, de manière solennelle mais immatérielle. Peggy était née. Définitivement
libérée du carcan de son identité masculine, elle allait pouvoir se marier, entamant
une période de sa vie qui ne fut guère plus calme que ce qui avait précédé.
Trente-quatre ans après…
En 2009, regardant en arrière, elle
conclut : « J’ai toujours été à contre courant, finalement, ça m’a
fait tout perdre. J’ai vécu tout ce que j’ai voulu mais cette histoire m’a
enlevé ce que j’aurais aimé faire. Ma scolarité notamment, a été saccagée,
j’aurais aimé faire des études.» Et lorsque je lui demande si elle a un jour
regretté son opération, je n’ai pas le temps de terminer ma question.
« Jamais ! » Sans place pour le doute, Diane est allée
au devant de son destin, un parcours initiatique, à la limite de ce que la
condition humaine peut procurer à un individu. La réminiscence de ses
souffrances, de ses outrances, de ses affrontements, se fait aujourd’hui dans
la paix. Rescapée de l’enfer, chassée du paradis, Diane, dans la plénitude de
son humanité, possède une empathie extraordinaire, qui fait d’elle une personne
unique.
Genève, le ler août 2009.
" Le texte qui précède représente le ler chapitre d'un ouvrage, en cours
d'écriture, sur la vie de Diane."
Ecrit
par Yvonne Bercher
Docteur
en
droit
Yvonne
Bercher
est
aussi
auteur
de
"Au-delà
des
Murs
"
Editions d'En-Bas 1995 "
Syrie
et
Egypte
"
Notes
de
voyage
et
regard
d'une
Européenne
édité
par
les
Editions
Thélès
France
2007.
Ainsi
que
de
nonbreux
articles
sur
les
droits
de
l'
Homme.
Elle
écrit
aussi
dans
la
rubrique
"culture"
de
l'hebdomadaire
tunisien
L'Expression.
En savoir plus sur Yvonne Bercher
cliquez ICI Site
web : http://www.yvonnebercher.org/
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