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Chère
Grisélidis,
Vous ne pouvez
pas savoir combien je suis fier, combien nous sommes fiers, de vous voir ainsi
reposer désormais – (mais je ne sais pas si vous pourrez jamais reposer ?)
– dans ce prestigieux cimetière des Rois. Car vous êtes,
avec bien d’autres, l’honneur de la ville de Genève. Même Calvin que vous avez
si violemment combattu dans vos lettres, même ce Calvin qui châtrait les désirs
des hommes, disiez-vous, sera votre nouveau compagnon. Vous devrez vous y
habituer, et peut-être même devenir son amie. « ça
jamais ! »… je vous entends dire.
Mais si, mais si.
C’est un
événement formidable, et vous le savez bien. Pour le double titre que vous
portez, d’avoir été une Prostituée artiste, ou une Catin révolutionnaire, comme
on vous appelle parfois. Pour toutes celles (et ceux) qui sont jugés moins que
rien, le rebut du monde, le plus bas que bas, vous avez prouvé que vous étiez
plus qu’humaine : vous aviez la rage de l’humanité. Et puis, comme
un bonheur ne vient jamais seul, vous aurez aussi pour compagnon le prince des
écrivains argentins, l’un des plus grands du XXème siècle : Jorge Luis
Borges. Vous qui toute votre vie avez voulu ranger votre bibliothèque sans
jamais y parvenir, il sera ravi de vous avoir à ses côtés. Car vous n’avez
pas écrit, comme je l’ai lu, pour sublimer votre condition de prostituée. Vous
écriviez simplement pour survivre. Ce qui est la seule façon d’écrire. A la
vie, à la mort. Vous avez d’ailleurs écrit depuis toujours. Ecrire pour ne pas
mourir, vous prostituer pour ne pas mourir, c’était votre gloire. J’espère que
votre nouvelle royauté ne va pas vous monter la tête. Sachez que si certaines
âmes vertueuses de la ville vous ont honnie, elles finiront par saluer votre
courage. Et si certaines féministes ont combattu en vous la prostitution, elles
finiront par vous reconnaître pour l’une d’entre elles. Celle qui a su lutter, envers
et contre tout, et conquérir sa liberté. Chère
Grisélidis, vous avez eu une vie folle, une vie démesurée, chahutée, cabossée,
bouleversante. Vous avez voulu mener tout de front : prostituée, mère de
quatre enfants, amante, écrivain. Vous vouliez tout arracher à la vie, vous ne
vous êtes repentie de rien. Cette fois, la vie vous est rendue.
Permettez-moi de
remercier pour vous le gouvernement de Genève qui vous accueille, (comme il l’a
fait si souvent par le passé des exilés de la vie) et qui vous rend hommage
enfin.
Je vous
embrasse, Grisélidis.
J.L.H.
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