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Photos © Steeve Iuncker-Gomez

Jean-Luc Hennig, écrivain et ami de Grisélidis Réal

Chère Grisélidis,

Vous ne pouvez pas savoir combien je suis fier, combien nous sommes fiers, de vous voir ainsi reposer désormais – (mais je ne sais pas si vous pourrez jamais reposer ?) – dans ce prestigieux cimetière des Rois.
Car vous êtes, avec bien d’autres, l’honneur de la ville de Genève. Même Calvin que vous avez si violemment combattu dans vos lettres, même ce Calvin qui châtrait les désirs des hommes, disiez-vous, sera votre nouveau compagnon. Vous devrez vous y habituer, et peut-être même devenir son amie.
« ça jamais ! »… je vous entends dire.

Mais si,  mais si.

C’est un événement formidable, et vous le savez bien. Pour le double titre que vous portez, d’avoir été une Prostituée artiste, ou une Catin révolutionnaire, comme on vous appelle parfois. Pour toutes celles (et ceux) qui sont jugés moins que rien, le rebut du monde, le plus bas que bas, vous avez prouvé que vous étiez plus qu’humaine : vous aviez la rage de l’humanité.
Et puis, comme un bonheur ne vient jamais seul, vous aurez aussi pour compagnon le prince des écrivains argentins, l’un des plus grands du XXème siècle : Jorge Luis Borges. Vous qui toute votre vie avez voulu ranger votre bibliothèque sans jamais y parvenir, il sera ravi de vous avoir à ses côtés.
Car vous n’avez pas écrit, comme je l’ai lu, pour sublimer votre condition de prostituée. Vous écriviez simplement pour survivre. Ce qui est la seule façon d’écrire. A la vie, à la mort. Vous avez d’ailleurs écrit depuis toujours. Ecrire pour ne pas mourir, vous prostituer pour ne pas mourir, c’était votre gloire.
J’espère que votre nouvelle royauté ne va pas vous monter la tête. Sachez que si certaines âmes vertueuses de la ville vous ont honnie, elles finiront par saluer votre courage. Et si certaines féministes ont combattu en vous la prostitution, elles finiront par vous reconnaître pour l’une d’entre elles. Celle qui a su lutter, envers et contre tout, et conquérir sa liberté.
Chère Grisélidis, vous avez eu une vie folle, une vie démesurée, chahutée, cabossée, bouleversante. Vous avez voulu mener tout de front : prostituée, mère de quatre enfants, amante, écrivain. Vous vouliez tout arracher à la vie, vous ne vous êtes repentie de rien. Cette fois, la vie vous est rendue.

Permettez-moi de remercier pour vous le gouvernement de Genève qui vous accueille, (comme il l’a fait si souvent par le passé des exilés de la vie) et qui vous rend hommage enfin.

Je vous embrasse, Grisélidis.

J.L.H.


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