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Elles battent des mains en signe de défi, comme geste d'hostilité.
Quand elles demandent l'aumône ou quand elles sont repoussées, tourmentées ou
aggréssées. Les paumes ouvertes, les yeux écarquillés et la menace de soulever
le sari et de montrer les organes génitaux. Ou plutôt ce qu'il
en reste. Ce
sont les hijras, ou le “troisième genre” de l'Inde. Elles ne se sentent ni
femmes ni hommes et occupent une place précise dans la société: elles
représentent les trois quarts de la demande de la prostitution en Inde.
Le réalisateur Thomas
Wartmann est descendu dans les “enfers” de cette réalité, dans quelques-uns des
slam les plus pauvres de
Bombay, pour raconter les histoires de ces eunuques modernes. En particulier
les histoires de Asha, Rambha et Laxmi. Très différentes les unes des autres, à
part le maquillage très prononcé, le sari très coloré et le partage de la même
vie d'aumône et de prostitution. Wartmann s'est intéressé presque exclusivement
à leurs histoires, personnelles et intimes. Il décide donc de laisser de côté
et de montrer seulement indirectement le rôle social des hijras, se concentrant
sur leurs rêves, leurs désirs, leurs modes de vie. Naturellement cela n'est pas
facile pour un occidental. Cela n'aurait peut-être même pas été possible, pour
lui, de réaliser ce film. Il a alors décidé de demander son aide à Anita
Khemka, une jeune photographe indienne, connue par hasard dans un aéroport,
elle aussi désireuse de comprendre et connaître ces personnes, avant même de
vouloir les photographier. Anita réussit à entrer en grande harmonie avec
elles. Elle réussit à se faire accueillir dans leurs maisons et dans leur
intimité. Il en résulte un portrait poétique de cette réalité complexe de la
société indienne.
Les hijras sont préalablement
castrées, mais pas nécessairement. Elles laissent leurs familles et vivent en
communautés organisées autour d'une solide hiérarchie, mais dans une atmosphère
humaine de grande solidarité réciproque. Les groupes de hijras sont formés d'un guru (maître) et de quelques chelas (disciples). Entre elles s'établissent
des liens de type familiaux, il se développe une communauté et une solidarité
qui permet d'affronter la vie difficile en société. Les hijras ont, en effet, difficilement la
possibilité de former une vraie famille et même de trouver un travail. Elles
vivent ainsi de l'aumône et de la prostitution.
Il y a une question à laquelle se sont le plus intéressés Anita et Thomas, qui
est pourquoi les hommes, dans la prostitution cherchent-ils plus les hijras que les femmes. Pourquoi d'un
côté les cherchent-ils et, d'un autre côté, les considèrent-ils comme des êtres
méprisables et immondes ?
“Quand j'étais petite – se souvient Anita – ma grand-mère me menaçait, si je
n'étais pas gentille, de me laisser entre leurs mains”. En outre Anita se
trompait en considérant ce phénomène distant de sa vie, à observer de loin.
Dans un des bordels visités, durant les reprises, la jeune photographe
rencontre son oncle, un homme marié, avec une bonne situation et intégré dans
la société... et client habituel. La raison pour laquelle les hommes les
préfèrent est assez simple, d'après les paroles des interviewées. Les femmes, normalement,
ne sont pas très coopératives pour les sexes. Elles ne participent pas, elles
n'ont aucune expression. Voilà pourquoi le rapport anal avec une hijra est plus satisfaisant. Tout cela
est crédible, dans une société où les femmes ne doivent bien sûr éprouver aucun
plaisir dans le sexe. Elles ne doivent pas être “sujets” du sexe, rôle réservé
seulement aux hommes, qui autrement perdraient le “contrôle” de la situation.
La hijra devient alors une
double transgression, plus excitante et captivante pour le client masculin. Une
expérience plus “borderline”.
On retient, dans la société indienne, que les hijras sont dotées de certains pouvoirs spéciaux et même
magiques, qu'ils soient de bons ou de mauvais augures. Voilà pourquoi une autre
source de revenu, pour elles, est la participation à des fêtes religieuses et à
des cérémonies. Quand il y a un nouveau-né dans le quartier, par exemple, elles
se présentent en groupe sur le pas de la porte pour le fêter et les familles
leur donnent en échange de l'argent, de la nourriture (en général du riz et du
sucre), de nouveaux saris. Naturellement le don est négocié et, il est inutile
de le dire, si le nouveau né est un garçon il est bien plus consistant.
Jusqu'à aujourd'hui leur présence dans le cinéma a été marginale. Elles
apparaissent dans quelques films bollywoodiens, comme des êtres méprisables et
grotesques, aux traits monstrueux, représentant tout le rejet de cette société
de la déviance, à cheval dans ce cas entre nature et culture, entre
homosexualité et transsexualité d'un côté et choix de vie de l'autre. Bombay, de Mani Ratman, très
contesté pour la représentation des mouvements de décembre 1992-janvier 1993
dans la grande ville indienne, est le premier film à montrer une hijra sous une nouvelle lumière, comme
une personne tendre et sensible. Aujourd'hui la situation commence à changer.
Les hijras ont formé
d'importants mouvements de sensibilisation, par exemple sur le problème du
Sida. Nombreuses parmi elles sont entrées en politique, occupant des positions
de grande importance, dans les administrations nationales et même au parlement.
Mais Wartmann et Khemka ont décidé de ne pas approfondir ces aspects et de
rester dans la petite mais non pas moins riche sphère personnelle des trois hijras interviewées. Dans la dernière
partie du film, alors, nous assistons au rite préparatoire pour la castration
d'une nouvelle hijra.
Bahuchara Mata, la déesse à qui elles sont dévouées veillera à ce que tout se
déroule de la meilleure façon possible. Les offrandes sont déposées aux pieds
de sa statue, l'encens parfume l'air, la lame est prête. Il n'y a pas besoin de
se préoccuper des problèmes hygiènico-sanitaires d'après les paroles de
l’“ancienne” qui effectuera l'opération. Cela ne fait même pas mal, ça saigne
un peu et puis ça s'arrête. Tout va toujours pour le mieux. Dans une sorte de
transe la nouvelle castrée se prépare à la cérémonie. Elle est déjà adulte, cela
influera sur la transformation de son corps. Si l'opération est faite
précocement, racontent-elles, la peau devient lisse, la poitrine se développe
et les traits du visage deviennent d'une grande beauté. Cela est plus difficile
si la castration est réalisée à l'âge adulte. Mais pour les hijras cela semble avoir une importance
toute relative. Elles s'apprêtent à entrer dans une nouvelle vie, aux
frontières ambiguës et aux contours ambivalents, entre pouvoirs magiques et
marginalité, entre solidarité communautaire et misère individuelle de la
prostitution. Entre les lignes des genres l'identité devient vraiment quelque
chose de fluide, fuyant et transitoire.
Les hijras sont aussi
présentes dans la culture islamique. On parle par exemple de leur présence dans
toutes les cours royales de l'époque classique. On ne doit pas confondre
toutefois, comme le rappellent les dictionnaires encyclopédiques, le mot indien
et celui arabe, qui a la même translittération, la hijra ou “Egyre”, qui signifie la “migration”. Même cela,
toutefois, ne semble pas extrêmement éloigné de ce que les hijras indiennes veulent vivre et
entendent être. La migration, pour elles, est véritablement une dimension
constitutive de la personnalité, le fondement même d'une nouvelle identité.