«Qu'elle est lourde à porter
l'absence de l'amie ... » disait Gilbert Bécaud dans sa chanson « L'absent», et
comme il avait raison! Bientôt quatorze ans que tu es partie ma Lola, le 24
avril 1994, pour une longue tournée, celle dont on ne revient pas. Malgré ces
années passées, et comme si c'était hier, je te revois encore arrivant du Maroc
et auditionnant « Chez Madame Arthur» où j'étais moi-même depuis trois jours
seulement. Dernières arrivées en ce prestigieux cabaret, le courant est
immédiatement passé entre nous. Très jolie fille déjà, brune et coiffée à la «
Lollobrigida », chantant en français et en espagnol avec un sens inné de la
scène, tu fis aussitôt partie de la troupe. En effet, peu de temps après, en
1956 pour être précise, notre première tournée nous a conduites à Hambourg au
Grand Théâtre « Le Trichter » sur la Reperbahn où le succès de la troupe fut
tel qu'à notre retour à Paris, ensemble nous fûmes propulsées au Carrousel de
la rue du Colisée aux Champs-Elysées. Tout d'abord sous le nom de Sandy Karina
et coiffée à l'image de Rita Hayworth, avec ton ami et partenaire excellent
danseur, devenus un peu plus tard Karina et José, vous avez réglé et présenté
des numéros exceptionnels d'une très grande classe jusqu'à la fermeture du
Carrousel en 1961. Encore et toujours ensemble, nous fûmes de la revue du Drap
d'Or, cabaret proche des Champs -Elysées. Montée par Madame Martini,
propriétaire de nombreux cabarets à Paris, cette revue était présentée par
Jean-Marie Proslier. Chantal Chambord, Barbara Buick, Florence, Sophie Sonali,
Caprice, Miriame, et toi Lola avec José et moi-même formions une très bonne
équipe. La seconde partie du spectacle présentait chaque semaine un invité
d'honneur différent et ainsi nous fimes connaissance de Félix Marten, Varel et
Bailly, Jacqueline François, Lucette Raillat, Rika Zaraï, Nino Ferrer, Nancy
Holloway, Gloria Lasso, Les Célibataires, Enrico Macias et j'en oublie ... A la
réouverture du Carrousel rue Vavin, le cabaret devint d'une part « Elle et Lui
»
réservé aux lesbiennes et, séparé et lui correspondant, le nôtre où de Karina
tu es devenue la blonde Lola Chanel, « super bimbo », selon l'expression
actuelle. Il serait bien long d'évoquer les merveilleux souvenirs gardés de ce
Nouveau Carrousel, de son exceptionnelle clientèle surtout, où les plus grandes
stars internationales, de Jayne Mansfield à La Callas en passant par Gloria
Swanson, côtoyaient les artistes français les plus illustres: Micheline Presle,
Dany Saval, Amanda Lear, Francis Lopez, Jacques Angelvin ... et tous ceux que
ma mémoire oublie. Puis vint la tournée tant attendue au Japon où nous sommes
parties le 28 novembre 1963. Phédra, Micaelli, Miriame, Capucine, toi Lola et
José ton partenaire et moi-même étions de ce merveilleux voyage. Les Japonais
firent un véritable triomphe à notre spectacle où ton opulente poitrine et tes
cheveux platine firent sensation. Parties avec un contrat d'un mois et reçues
telles des stars, nous sommes restées onze mois au Japon. (Lola et José,
séduits par le pays, ne revinrent en France que plus tard et retrouvèrent la
scène du Carrousel). Ce fut alors l'époque de nos soirées délirantes, de nos
somptueux dîners chez toi avec tout le Carrousel, la décoration de la table
m'étant chaque fois confiée. Les films amateurs que nous tournions lors de ces
soirées sont bien difficiles, voire impossibles à regarder aujourd'hui, tant d'amies
et d'amis nous ont quittés, nous laissant meurtries à l'évocation de cette
époque à jamais révolue.
De toi, ma chère Lola, je
garde le souvenir de ta grande gentillesse, de ton humour, de ta joie de vivre
faisant l'unanimité autour de toi. Habitant près de ton quartier, nos
innombrables rencontres de rires et d'amitié restent pour moi des instants
privilégiés. Souvent, lorsque mes pensées vont vers toi, je te revois dans l'un
de tes plus merveilleux numéros où, sur la chanson d'Edith Piaf « C'est à Hambourg
», vêtue d'un ciré rouge et dans un strip-tease torride, tu incarnais une fille
du port faisant l'amour avec un marin imaginaire représenté par un seul pull
rayé savamment disposé sur une chaise.
Beauté, talent, gentillesse,
fidélité en amitié, tu étais tout cela ma chère Lola. Et si la légende veut que
les stars ne meurent jamais, alors tu seras encore longtemps et pour toujours
parmi nous, chère Lola.
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