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Georges Burou, mort il y a près de 18 ans, aura à
lui seul fait de sa ville d’adoption la première plate-forme mondiale et
mondialement connue de "transsexualisation"*, offrant des organes sexuels et un
corps de femme à qui vivait psychiquement mal son identité masculine. Ce
visage insolite de Casablanca est inconnu des moins de cinquante ans : voire
incroyable. Quant à ceux qui, de près ou de loin, ont côtoyé le Dr. Burou, ils
en parlent comme d’un souvenir intime qui ressurgit de nulle part, gardant
toujours une part de mystère. Appelé en France, un ami de longue date se
souvient : "C’était un excellent gynécologue qui a mis au monde trois
générations. Quant à la chirurgie transsexuelle, il fut le tout premier médecin
à pratiquer ce genre d’intervention marginale à haut niveau, d’en faire quelque
chose de propre contrairement à tous les charlatans existants. Il faut voir ce
qui se faisait au Brésil, en Colombie… des boucheries". D’où la clientèle de
tous horizons venant frapper à sa porte pour changer de sexe, de corps,
d’identité, de "soi", espérant ainsi tuer le mal-être. Né en Algérie et
diplômé de gynécologie-obstétrique à Oran, un déboire sentimental vaudevillesque
le mène finalement à quitter le pays pour se poser dans le Maroc voisin, à
Casablanca qu’il ne quittera plus. Après un passage à la clinique Val d’Anfa, le
Dr. Burou pose ses pénates à la clinique du Parc, au 13 rue Lapébie, derrière
l’actuel boulevard Hassan II. Comment en est-il arrivé à opérer des transsexuels
? L’origine de la pratique demeure floue. Pour son ami français, "Ce fut un
hasard, lorsque sa seconde épouse Lisa Burou lui présenta un jour un ami très
mal dans sa peau, qu’il a voulu aider, mettant d’un coup sa technique en place".
Technique chirurgicale par ailleurs applaudie et employée, encore aujourd’hui,
par des chirurgiens du monde entier. Témoins et documents s’accordent cependant
sur l’identité de son premier patient, doublement célèbre aujourd’hui : le
transsexuel Jacques Dufresnoy, opéré en 1958 et devenu par la suite Coccinelle,
vedette du music hall parisien aujourd’hui installé (installée) dans le sud de
la France. "Il avait une clientèle internationale, poursuit fièrement son ami
qui l’aura aidé, pendant un temps, en faisant office d’interprète tout en
gardant une mémoire bien précise du quotidien de ces années là. Son cabinet
était celui par excellence de la bourgeoisie franco-marocaine. Au premier et
deuxième étage de la clinique du Parc, il y avait les jeunes mamans… et au
troisième, les "Coccs", comme on les appelait (du nom du premier patient du Dr.
Burou). Il était entouré d’une équipe, toujours la même, dont son infirmière en
chef, une ancienne fille d’esclave du Palais de Taroudant… Le prix de ces
opérations était très variable… selon la clientèle. De toute façon, c’est sa
femme Lisa, plus portée sur la chose, qui s’en occupait". En cas de problème, il
faisait appel à des confrères, sur des "opérations durant à peine plus de deux
heures, comme n’importe laquelle de ses interventions", complète l’un d’eux. Un
geste devenu bénin pour le docteur, dans le plus grand laissez faire, certes,
mais pas dans l’illégalité, aucune loi marocaine n’interdisant explicitement ce
type de pratique. "Les patients débarquaient du monde entier un soir, et le
lendemain matin ils étaient dans la salle", poursuit-il. Selon le Dr. Joris
Hage, chirurgien néerlandais d’Amsterdam auteur d’une recherche sur le Dr.
Burou, ce dernier aurait pratiqué jusqu’à 800 opérations dites "male to female"
(le contraire étant rarissime, voire impossible). En 1973, Georges Burou
intervient à un symposium sur la transsexualité à l’université de Stanford, en
Californie. Genre de prestations qu’il n’affectionnait guère, par désintérêt de
la célébrité, d’autant qu’il se savait décrié. "Ceux qui le connaissaient ne
pouvaient qu’admirer le médecin et apprécier l’homme", assure le Pr Theyllaud,
anesthésiste. Mais ceux qui ne le connaissaient pas le jalousaient pour son
génie chirurgical, estime un confrère. "Je ne l’ai pas connu de son vivant,
explique le Dr. Guessous, chirurgien plasticien à Casablanca. Mais je lui rend
hommage, c’était un avant-gardiste, reconnu comme tel par la France tardivement,
30 ou 40 ans après". Médicalement génial, humainement chaleureux et d’une
honnêteté intellectuelle sans faille, Georges Burou n’en était pas moins
parfaitement amoral… et le reconnaissait. "Il ne tenait pas compte du suivi de
ses patients, ça l’indifférait qu’on lui prête des principes moraux. Il n’avait
que faire des conséquences psychologiques de ses gestes". Détruire est facile,
dit amèrement ce confrère, c’est reconstruire qui est un pari. "Ce genre
d’opération sur des adultes… c’est suicidaire". Quant au devenir de ses
patients, mystère… Une chose est sûre, tous ces témoins sont unanimes : le
Dr. Burou fut un sacré personnage, proche du savant fou, qui aura taillé la
réputation de Casablanca comme la silhouette de ses patients, lui valant un
portrait dans Paris Match. Il aurait même inspiré un film et un roman. "Il
vivait dans sa clinique, se remémore un chirurgien. Il habitait juste au-dessus,
et à six heures, tous les matins, il opérait. Invariablement. Il se réveillait,
pouvait descendre en tenue de nuit, se laver les mains, puis opérer. Comme il
respirait. Quand il n’opérait pas, il était dans l’eau, au port de Mohammedia, à
faire du ski nautique, sa deuxième passion". Il est mort à plus de 80 ans, en
1987, noyé sous son bateau que ses opérations transsexuelles, coûtant dans les
3.000 dollars américains, auront financé pendant près de 30 ans. "C’était un
inventeur, répète un confrère. Dans son domaine d’origine, l’obstétrique, tout
avait été dit ou fait. Lui aimait créer". * Médicalement, on parle de transsexualité pour
toute personne vivant une scission entre son sexe biologique et son sexe
psychique. |