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Grisélidis Réal



Mon propre éloge funèbre, écrit avant le jour (ou la nuit) fatidique.

En écoutant de la musique (sud américaine) et du Chianti à portée des lèvres.

Et d’abord, je vous interdit de pleurer !!

Riez, oui, souriez, gueulez, ou taisez-vous à cette évocation de cette vie qui fut mienne
et qui restera, à jamais, enterrée… l’heure venue.

Oui j’ai vécu, et j’ai surtout CREVE, bien avant l’heure, de tout :
crevé de faim, de l’absence de père, d’une mère trop sévère et pourtant trop aimante,
crevé de tuberculose, d’échecs scolaires, d’angoisse devant la police,
des marches la nuit pour trouver du fric,
crevé d’amour (oh mes amours ratées, assassinées par la morale,
par la soif immense du manque de l’autre et de soi-même,
mutilées par l’inconnaissance…
Oui j’ai eu quatre enfants, par hasard car à l’époque la pilule n’existait pas,
et j’ai été onze fois enceinte, et toutes les larmes du monde ne ressusciteront pas ces pauvres embryons
innocents massacrés à coup d’avortements et de fausses couches
plus ou moins officiels et sanglantes,
le dernier en prison. Qu’on me pardonne :
la planète est déjà surpeuplée, 40’000 enfants meurent chaque jour de faim ou de mauvais traitements,
sauvez-les donc au nom de Dieu !!
Ce Dieu auquel je ne crois plus, il y a trop d’horreurs, de guerres, de tueries…
Moi qui ai 70 ans, qui vais donc bientôt crever d’avoir trop crevé, et trop vécu sans doute…
Trente ans de prostitution, ça marque, ça use le corps et l’âme
et vous donne pourtant un immense amour de la vie,
et du respect humain des souffrances de l’Autre, de sa solitude, de son désespoir
d’être privé de femme et de tendresse,
de ses propres échecs qui rejoignent les vôtres,
et si l’Au-delà existe, je souhaite y danser sur des musiques tziganes,
boire des alcools merveilleux, et retrouver mes hommes,
ceux que j’ai aimés,
ceux que j’ai haïs,
soulagés, espérés, attendus, refusés, réconfortés et portés par dessus tous les préjugés,
les tabous, les hypocrisies de cette morale malade et inhumaine dont je n’ai pas crevé,
je m’en suis simplement évadée vers plus de liberté au péril de ma vie
.